François-Xavier

23 Juin

Demain

Texte : Benjamin Billiet

Illustrations : Sophie Yin

François-Xavier était un homme constant. Constant dans ses habitudes, constant dans ses amitiés, mais surtout, constant dans son humeur. Il ne s’emportait pas, et ne se laissait jamais aller à l’euphorie ou à la déprime. En un sens, François-Xavier était ignorant des émotions du commun. Mais par une chaude soirée de printemps, François-Xavier se retrouva confronté à un incident qui ébranla son stoïcisme.

Ce soir-là, lors d’un débat politique à la télévision, il ressentit de désagréables picotements sillonnant son corps du coccyx vers la nuque. Attentif aux échanges musclés qui faisaient la joie de l’animateur, son épiderme lui parut effleuré par un faible courant électrique. N’ayant jamais rien éprouvé de tel, il s’en étonna, se demandant même s’il lui fallait consulter son médecin.
Tout autre que François-Xavier aurait identifié d’instinct cette sensation, mais pour lui, il s’agissait bel et bien d’une découverte : il expérimentait pour la première fois ce que nous nommons l’agacement, alors qu’un candidat à l’élection présidentielle se faisait asticoter sur le slogan de sa campagne.
Il faut dire que ce slogan, c’est François-Xavier qui l’avait trouvé. « Vers un autre demain ». Pas bien original, il en convenait, mais on ne le payait pas pour se démarquer. Ce qu’on attendait de lui, ce qui justifiait l’extravagance de son salaire en somme, c’était son éblouissante capacité à projeter les foules, d’un mot ou d’une phrase, dans les allées des supermarchés, caddie en guise de voiture bélier, à la conquête d’un yaourt amincissant ou d’un shampoing revitalisant. Lire la suite

Lætitia

28 Jan

Dommage. Bravo.

Texte : Laurent Lebreton

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Illustrations : Livlic Steibel

Neuf jours qu’on se rongeait les sangs depuis l’opération. Nous avons accouru dès l’appel du médecin. Elle s’était réveillée. L’euphorie était ternie par une nouvelle inquiétude désormais, une série de questionnements : Qu’est devenue notre fille de quinze ans ? Pourra-t-elle marcher ? Saura-t-elle nous reconnaître ? Sera-t-elle la même ?

Quand nous sommes entrés dans la chambre, nous l’avons entendue dire à l’infirmière « Dommage ». Entendre sa voix, enfin. Elle s’est tournée vers nous, un sourire a éclairé son visage, elle s’est relevée sur ses coudes, et a dit d’une voix ferme : « Bravo ». Nous avons ri. Elle a répété bravo plusieurs fois. Quand nous avons demandé si elle allait bien, elle a dit bravo. Quand nous avons demandé si elle nous reconnaissait, elle a dit bravo. Quand nous avons demandé si elle avait mal quelque part, elle a répondu, toujours souriante : « Dommage ». Nous avons eu un temps mort, nous étions stupéfaits, interdits ; puis, nos trois regards se croisant, nous avons ri à nouveau. Un rire différent, plus nerveux, plus soucieux. Lire la suite

Chloé

21 Jan

Duel

Texte : Benjamin Billiet

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Illustrations : Anne-Sophie Maurel

Elle plonge ses yeux dans ceux de son adversaire, et s’y voit. En reflet, mais pas seulement. Elle s’est introduite dans ce regard par effraction. Furie installée au cœur de la pupille, elle exécute la danse de destruction du monde et répand la terreur.

Cependant, par un hasard qu’elle ne s’explique pas, elle ne parvient pas encore à soumettre. Ça ne l’inquiète pas, bien sûr : son bras ne faiblit pas d’un iota. D’ailleurs, elle fournit peu d’efforts pour le maintenir en position. Néanmoins, elle s’étonne de la sérénité qu’affichent encore les traits de son opposant. Il ne semble pas souffrir. Qu’à cela ne tienne : cet aplomb s’effritera bientôt. Elle le sent à ses prunelles étrécies. Lire la suite

Jacques

14 Jan

Semainier

Texte : Emmanuel Cognat

écriture de liste

Illustrations : Élodie Couvé

Se faire renverser par une bicyclette en descendant le boulevard Magenta
Plonger dans le bassin de la Villette en marchant sur ses quais
Etre pris à partie dans une bagarre, gare du Nord
Perdre un dossier archivé, sans raison
Se brûler en cuisinant
Se casser un membre en délogeant son chat d’un arbre
Oublier de souhaiter l’anniversaire de sa mère et en subir les conséquences
Contracter une maladie infectieuse dans la promiscuité d’une rame de métro
Perdre son emploi pour une raison inavouable
Recevoir un éclat de faïence dans l’œil, rue de la Huchette Lire la suite

Hubert

7 Jan

Civilités stratégiques

Texte : Benjamin Billiet

Hubert cadre

Illustration : Sophie Yin

Non, moi je ne dis pas bonjour. Non non…

Pourquoi ? Mais parce que pour dire bonjour dans une entreprise de cette taille, il faut avoir de la mémoire, et que je n’en ai pas !

Ah mais c’est une situation fâcheuse, ne vous y trompez pas ! Ma mauvaise mémoire me rend capable de souhaiter le bonjour trois fois à une même personne en l’espace de quelques heures… Vous imaginez un peu les conséquences ? Lire la suite

Alice

31 Déc

Alice

Texte : Amélie Palchine

illlus

Illustration : Émilie Bourel

L’air humide du bar est lourd de sueur et d’haleines alcoolisées. Luttant contre les basses obstinées de la musique, les voix s’entrechoquent pour s’évaporer en des rumeurs sourdes. Des rires factices éclatent dans cette masse sonore. Les corps s’apprivoisent en se collant les uns aux autres : il faut s’entendre et se sentir. Chaque déplacement un zigzag dans l’espace mouvant et dense, les mains se posant sur les hanches en des pardons qui ne s’excusent pas. Les escarpins et baskets en cuir griffés s’agitent sur un sol crasseux et collant. Derrière le bar, les cocktails s’agitent, les pintes mousseuses se remplissent dans des chorégraphies de bras nonchalamment orchestrées. Lire la suite

Machin

17 Déc

À l’abri

Texte : Benjamin Billiet

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Illustrations : Sophie Yin

Après un quart d’heure de marche Machin bifurque dans une ruelle minuscule, puis s’immobilise face à une piteuse porte en bois.
–   Il y a une entrée sur le boulevard, explique-t-il à Antoine en chuchotant, mais elle est trop voyante. Vaut mieux passer par là. Si tu continues jusqu’au bout de la ruelle, tu arrives sur la Grand’Place.
A ces mots, il retire du mur une tige de métal à peine visible qui sert à maintenir la porte fermée.
–   Entre vite.
Ils pénètrent dans un jardin broussailleux. Machin ferme derrière lui en poussant un bloc de pierre puis indique l’entrée de la maison, quelques mètres plus loin. Lire la suite

Frédéric, Aristide et Pierre-Marcel

10 Déc

Clichés

Texte : Emmanuel Cognat

portrait de famille

Illustrations : Élodie Couvé

C’était l’ancêtre Joseph qui les avait installés là. Lui qui défiguré par un coup de sabot, n’avait jamais accepté qu’on lui tire le portrait. L’allure de leur port et la finesse de leurs traits l’aidaient à se défendre contre les sempiternelles lamentations de sa geignarde Germaine. Elle ne supportait pas que sa laideur retentisse sur leur vie sociale…

Mais ce n’étaient là guère que les premières scènes de ménage dont ils devaient être les témoins. Lire la suite

Germain

3 Déc

Le caractère de cette semaine est une réponse au jeu d’écriture proposé par Leiloona : écrire à partir de la photographie présentée ci-dessous.

La vie c’est comme

Texte : Benjamin Billiet

limou

Photo : Romaric Cazaux

La vie c’est comme un bain d’eau de mer : au début c’est agréable, puis tu t’assieds sur le sable pour te reposer, et alors tu sèches, et ça gratte. Le problème, c’est que les démangeaisons, quand on y touche trop, ça fait des croûtes… et moi les croûtes, je finis toujours par les arracher. Lire la suite

Joseph

26 Nov

Vers le val

Texte : Laurent Lebreton

Illustration : Sophie Yin

La bataille était lointaine. A plus de neuf lieues. Il avait à peine lutté, n’avait usé de son fusil à baïonnette qu’une fois seulement, et ce vers le ciel.

Il était là, ne sachant pourquoi. Son père l’avait habillé de fierté et de boutons dorés et l’avait poussé dans les bras de l’armée qui partait guerroyer. Il ignorait pourquoi il fallait attaquer ou ce qu’il fallait défendre. Il ignorait pourquoi il devait tuer ou être tué. Il ne voulait pas savoir pourquoi. Lire la suite